samedi 8 mars 2008

Le 8 mars



Lazare m’a dit tout à l’heure : « Tiens, si nous allions prendre l’air, j’ai entendu dire que l’air était chargé de particules. » Je n’aime pas à contredire mes amis, aussi nous sommes-nous installés tous les deux derrière le garde-corps nous séparant d’une fenêtre, alors qu’en bas des humains fonçaient à une allure infernale dans leurs tôles à roulettes. Lazare est si curieux de tout ce qui touche à l’aristocratie, la noblesse et tout ça ! Enfin, de notre observatoire, en tordant un peu le col vers la gauche (eh ! oui, vers la gauche…), nous voyions la plus belle place du monde, et vers la droite (et pourquoi pas à droite ?) une porte monumentale aussi noire que du café, environnée par un « « espace en attente de requalification », c’est-à-dire inqualifiable.
Nous ne pouvions presque pas parler, étourdis que nous étions par la ruée desdites tôles qui se frôlaient, se dépassaient, leur dessein à toutes étant, il me semble, de s’enfuir le plus loin et le plus vite qu’elles pouvaient lorsque certaine lampe ronde devenait de la couleur d’une mandarine (je ne distingue pas trop mal les couleurs, grâce à ma formation dans les beaux-arts). Nous avons vu aussi beaucoup de ces doubles-tournettes que les humains appellent, je crois, « vélos ». Ces engins allaient à sens autant qu’à contresens et à la confusion ; souvent ils étaient montés par des dames à chignons et lunettes ayant pour la circonstance revêtu de longues jupes grises si peu commodes qu’elles devaient descendre et continuer à pied, encombrées de leur machine chargée de victuailles, de sorte qu’elles pouvaient s’emplir les poumons des fameuses particules. Un coup de pédale débouche les artères, une inspiration les rebouche, pensais-je assez cyniquement.
Et puis je me suis mise à somnoler, Lazare concentré voire inquiet à côté de moi. Je commençai même à rêvasser, et dans mon rêve se mêlait la perspective d’une mulot-party à laquelle je suis invitée pour les vacances vernales (il ne faut plus dire pascales, ça fait clérical) dans les Cévennes, et la rumeur d’une humaine conversation en-dessous de moi.
- Elles sont nulles les boutiques, ici… Elles sont…
- Arthur, je t’en prie, sois poli.
- Mes copains, ils ont des chaussettes prada, i m’en faut.
- Mon chéri, tu en auras la semaine prochaine.
- Non, i m’en faut tout de suite.
- Mais je ne peux pas t’en chercher tout de suite, j’ai mon cours de lapalissades, et après, mon taï tchi.
- Non, i me faut mes chaussettes, i me faut mes chaussettes.
Après, mon rêve me conduisit à l’intérieur de la Terre, où régnait un pandemonium digne à la fois d’un vieux film de Woody Allen dont le titre ne me revient plus, et des scènes proto-industrielles qui sont peintes sur les murs du Studiolo de Francesco de’ Medici et qui se passent dans les mines d’alun, les forges, les antres des alchimistes, etc. Dans mon rêve, il n’y avait pas de mines d’alun, mais des « mines d’essence » (on sait bien que l’activité onirique défie le bon sens), mon rêve n’allait pas dans le sens du développement durable, certes.
- Mes chaussettes, continuait l’Arthur.
Il devait bien connaître la psychologie maternelle. « Môman, ma petite môman », entendis-je tandis que mes « mineurs d’essence » ravageaient les entrailles de la pelote nommée Terre. Alors j’entendis claquer les portières de la tôle de la môman, qui ressemblait à une chaussure de sport taille 34, et vaguement, je dérivai vers les profonds âges géologiques où des mers, des mollusques et des bêtes étranges avaient formé à force de millénaires ce brouet que les humains savent transformer en puissance et en vitesse, afin que môman procure toutes affaires cessantes des chaussettes prada à son arthur.
L’après-midi passa. Les passants passèrent. Je revins plus ou moins à l’état de veille, un peu mélancolique, à côté de Lazare toujours désireux d’attraper au vol une particule.
C’en était fini, hélas, des tracteurs des élections municipales. J’aimais bien, pourtant, ces jours passés, les entendre vanter la réhabilitation imminente, la végétalisation, la réabomination, le point ceci ou cela, le monsieur crottes qui distribuerait les canisacs (hi, hi, hi), la madame réseau, l’éco-quartier, la mixité sociale, les artistes en résidence (voilà qui réinsufflerait du dynamisme à LA BUANDERIE), la nouvelle génération, la saleté propre, la puanteur parfumée, le terrain multisports, l’étroite concertation. Heureusement, on va les revoir la semaine prochaine, plus déterminés encore !
J’en étais là de mes réflexions lorsque la petite tôle en forme de chaussure se gara pile en-dessous. Môman et Arthur s’en étant extraits non sans efforts :
- C’est super, l’Estampille-Boulevard. Quarante paires pour le prix de trente-neuf.
Voilà comment je vois les choses : pendant des millénaires, des mollusques ont bouilli dans le sein de la Terre, des humains se sont échinés à raffiner, transporter, fabriquer, vendre, savoir et faire savoir, ils ont élargi les rues, bitumé et rebitumé, noirci les portes monumentales, pour que môman et son arthur fassent quatre-vingts kilomètres au-delà de l’hyper-centre. Et dans les autres tôles, ce samedi après-midi, autant de mômans, autant d’arthurs. Ils sont nuls, ces humains.

mardi 4 mars 2008

Le 1er mars...



Ce matin, accident de personne dans LA BUANDERIE. Oh ! l’imprudent muridé qui a aventuré ses jours dans ce temple de l’art ! Quelle obscure sépulture que les entrailles d’un commissaire d’exposition ! Où est-elle, la châsse d’or qu’il promettait de lui faire faire ?

Le 2 mars
Comme est véritable la maxime du sage : L’esprit tournoie de toutes parts, et il revient sur lui-même par de longs circuits ! (C’est ce qui arrive quand on fait trop d’internet.)

Le 3 mars
Relu le conte célèbre de M. Perrault, « Le Chat botté ». Tremblé au récit de la rencontre avec l’ogre. Admiré comme les faucheurs et le moissonneurs s’exécutent, de peur d’être tous hachés menu comme chair à pâté : puissance de la parole du chat tout à la fois démarcheur, impresario, chef de cabinet, directeur de campagne et conseil en communication ! Prestige de ses mensonges et de ses menaces ! Il paraît que ce récit – et ceux qui lui ressemblent dans tous les pays du monde – est un souvenir de très anciens rituels d’institution royale. Dans certaines versions, son maître étant parvenu aux honneurs suprêmes, le chat contrefait le mort. « C’est bon, je vais te mettre à la poubelle », déclare le maître. Alors le faux mort : « C’est bon, je vais te remettre dans ta condition première ! » (Il fait bon lire des contes en ce moment, bien qu’Alphonse, mon très cher ami, m’ait rapporté une brassée de tracts en papier recyclé ou recyclable du marché dominical, là où abondaient les candidats aux élections.) Dans la magnifique gravure de Gustave Doré, on voit bien à quel point le maître est sans consistance.

mardi 26 février 2008

Le 26 février



Damned ! Dix-sept jours que je n’ai pas écrit une ligne ! Et maintenant, conformément aux usages des égo-documents, je devrais m’épuiser en discours introspectifs sur mon silence, sonder cette pause et informer le lecteur, si lecteur il y a, des tenants et aboutissants de ce passionnant mutisme ! Il est vrai que pleine de bonne volonté à l’égard de toute modernité passée, présente et future, j’ai essayé : alors comme tout le monde de nos jours, j’ai scruté – periculosa scrutatio ! - grâce à certaine indiscrète webcam l’apparence de mon bout du nez noir et mat. Eh bien je n’y ai vu que du noir et du mat (avec un petit bout de mon col rouge, bien sûr). Et la psychologie, qui n’aime que la vive lumière et l’étincellement du mental, abhorre le noir et le mat.
A quoi peut donc bien s’occuper un chat qui n’est pas greffier de sa petite âme sinueuse ? A bien des choses, parmi lesquelles je citerai seulement le lancer de balle, le dribble, l’accélération au départ, la crise épileptique sur siège interdit, l’escalade, l’effarouchement d’oiseaux stupides, les amours de passage, la méditation immanentale, la découverte du patrimoine des greniers et caves, l’art du soupir les yeux mi-clos, le rêve éveillé et le rêve endormi, et le rien de rien. Sans parler des songeries inopinées que procurent tel livre ouvert à telle page, telle peinture ou image : ainsi le tableau de Poussin avec l’histoire de Camille et du professeur des écoles de Faléries, qui livre à l’ennemi tous les écoliers, et comment ceux-ci le ramènent tout nu et lié, en le fouettant et en louant le dictateur pour sa bonté. Je n’ose imaginer quel salmigondis en feraient aujourd’hui les journaux.
Non qu’il n’y ait eu aucun événement autour de moi. D’une part, à intervalles réguliers, mes oreilles ont été fatiguées et même offensées par les informations, qui sont plutôt des déformations, des mots et bruits tournant obsessionnellement autour d’une seule chose, ou de deux ou trois qui reviennent quand même à la première, avec des parlotes infinies sur ce qu’il faut en penser ou ne pas en penser, ce qu’il aurait fallu dire ou ne pas dire, faire ou ne pas faire, et cela à perte d’ouïe, avec sans cesse des rebondissements aussi insignifiants qu’imprévus. D’autre part, mes amis m’ont causé de grandes émotions. Non pas Sylvain Sylvestre, qui était comme l’on sait en vacances de neige sans neige, mais peut-être avec lapins « défins », dans les montagnes cévenoles. Ni Lazare, qui était à Paris pour être intronisé dans l’Ordre de la Capucine au Salon de l’Agriculture. Ni mon humaine, qui « ennuyée du travail d’une pénible estude, / Avait conduit ses pas dans une solitude. » Non, la cause de mon tourment, ce fut Alphonse, mon très cher ami.
Alphonse a passé cinq jours et demi enfermé dans l’église du village, le village où « las de l’éclat du Louvre, de l’entretien des Rois,/ Nous cherchions le silence, et l’écho des grands bois. » Il était allé, comme il dit, faire un tour pour humer l’air du temps, et voir si l’on ne pourrait pas en milieu rural susciter une démarche innovante en faveur des beaux-arts. Je l’avais bien avertie, pessimiste : « Là tu n’entendras rien qu’un sifflement d’oiseaux,/ Qu’un bruit entre-meslé de chiens & de corbeaux,/Que le bourdonnement d’une ruche sauvage, /Et que les sots discours d’un homme de village… »
Rien à faire : il s’est entortillé autour du cou une espèce de chiffon à carreaux avec lequel il pensait faire « jeune agriculteur branché », il a troqué sa casquette blanche pour une autre vantant un redoutable désherbant sous l’égide d’une puissante coopérative, et il s’en est allé rôder sur le terre-plein (ou plutôt terre-vide) de l’église. Il faut qu’une église soit ouverte ou fermée. Or elle n’est ni l’un ni l’autre. Ou presque, car il faut reconnaître qu’elle est parfois ouverte : il y a un office environ tous les deux mois, et de temps en temps un enterrement résonnant des chansons de Barbara ; au mois de juin on voit parfois un mariage ou pandemonium avec la mariée habillée en rouge et des multitudes d’enfants auxquels le prêtre aimerait bien lancer des injures et des baffes tant ils hurlent, mais il n’ose pas car la dignité de son ministère le lui interdit.
Mais si elle est rarement ouverte ou fermée, l’église est tantôt aérée, tantôt renfermée, ce qui n’est pas la même chose du tout. Car cette aération est furtive, dépend des humeurs et lubies d’une « personne » aératrice, qui « alaclé ». Or voilà comment les planètes gouvernent les destinées : au moment même où Alphonse, mon ami, vissait sa casquette agricole entre ses deux oreilles , la personne qui « alaclé » décidait pour dégourdir un peu son arthrite d’aller aérer l’église. Entraînés par la même attraction sidérale, voilà le premier dans l’église, et la seconde qui aère et renferme, l’aération ne dure jamais bien longtemps. (Noter que dans une réforme récente l’église a perdu son vocable traditionnel, la paroisse s’appelant désormais « Saint Florentin de la Cime des Monts », sans doute parce que le village est sis au fond d’une vallée.)
Inutile d’insister sur la suite. Mon humaine a dû payer à la fabrique le prix d’une croix d’autel qu’Alphonse, mon très tendre ami, avait TORDUE, pensant peut-être en faire une réplique et imitation de celle que promenait toujours feu le dernier pontife. Mais tout le village s’est émerveillé à juste titre de l’intelligence et de la réflexion d’Alphonse, carissimo mio, qui a pris le coussin du siège de l’organiste (un séant et un talent d’organiste, mais ce qu’il touche, c’est un vulgaire harmonium) pour s’en faire une couche improvisée. Que d’alarmes pendant ces cinq jours ! Par quelles affres je suis passée, imaginant le pire (mon bon ami Alphonse ayant pris le train à la gare TTVMPT, très très vite mais peu – ou pas - de trains, serait allé rejoindre Jane-Odette à Paris !) Non, il n’était pas dans le pied-à-terre près du Luxembourg, mais à moins de trente mètres de moi, méditant les mystères douloureux en contemplant tour à tour les quatorze stations du chemin de croix. La personne arthritique qui « alaclé » n’a ouvert que grâce à la visite providentielle d’un couple de fiancés qui voulaient faire une répétition de mariage. C’est un événement incroyable, protocolaire et dispendieux qu’un mariage, et ceux-là entendaient assortir la couleur des fleurs à celle du salpêtre des murs. Mais depuis que leur a sauté au visage un chat hirsute, toutes griffes dehors, vêtu seulement d’une casquette marquée « roundup », superstitieux, ils ont renoncé à s’unir.

samedi 16 février 2008


Je m'évade pendant quelques jours avec Alphonse (mon très cher ami), Lazare et Sylvain Sylvestre et sans ordi. Le journal reparaîtra vers le 25 février. D'ici là, bonnes vacances !

samedi 9 février 2008

Le 9 février


- Le « tempura » est un assortiment de beignets à la fois très savoureux et très digestes. Tu ne dois pas le confondre avec la « tempera », peinture dont le diluant est l’eau, ai-je d’abord expliqué à Sylvain Sylvestre.
Sylvain Sylvestre a acquiescé puis corrigé sous ma dictée. Sylvain Sylvestre est un chat sauvage qui a fait son apparition dans nos quartiers et dont Alphonse, mon très cher ami, militant de la LDFD (Ligue pour la Domestication des Félins en Difficulté), a voulu qu’il s’inscrivît en L1S1HAA (Licence première année, premier semestre, histoire de l’art et archéologie). Alphonse a plus d’une casquette, comme il se plaît à dire. Celle-là est (fut) blanche, en coutil, ornée de divers monogrammes mystérieux au feutre violet, et Alphonse la porte à l’envers, suivant une mode un peu surannée mais qui convient bien à l’idéalisme atemporel de cette ligue. « Je suis démodé, mais j’assume », ne manque pas de déclarer Alphonse lors de ses nombreuses et interminables réunions, dès lors qu’il a l’intention de mettre aux voix quelque motion peu sensée.
J’adore Alphonse, mais je trouve tout cela inepte. Et d’ailleurs, c’est moi qui ai Sylvain Sylvestre sur les bras, le temps qu’il se domestique et accède à D3, c’est-à-dire au doctorat. Heureusement, Sylvain Sylvestre fait montre de capacités d’apprentissage extraordinaires. Cependant, à son premier devoir de L1S1HAA, je suis désolée de dire qu’il n’a obtenu que la note de 06 sur 20. J’ai montré sa copie à mon humaine (ça s’appelle la « double correction » et elle lui a mis 06, 5, tu parles, à quoi peut bien correspondre ce demi-point, on se le demande…)
Il n’avait pas fait de mauvaises révisions, c’est vrai. Il avait même presque TROP révisé, si j’ose dire, avec une sorte de zèle excessif qui lui fait écrire par exemple que l’art florentin entre 1420 et 1450 se caractérise par le rejet TOTAL du gothique international, ou que les sculpteurs sont parvenus à un tel degré de virtuosité qu’ils TAILLENT LE BRONZE ! Sylvain Sylvestre arrive tout droit de la « selva oscura, selvaggia e aspra e forte » dont parle M. Dante Alighieri, et il ne peut pas tout savoir des finesses de notre langue. Ne parlons même pas de son orthographe, sauf pour relever la plus distrayante, la plus poétique de ses fautes, presque une perle : pour un « défunt », Sylvain Sylvestre écrit un « défin ». C’est qu’il n’a pas encore l’oreille parfaitement exercée, habitué qu’il était à guetter dans la selva oscura les plus imperceptibles frôlements d’un gibier occasionnel mais vivant (pour peu de temps), plutôt que sur les lèvres d’un professeur les nuances de divers vocables aussi élégants que pauvres en protéines (pour toujours).
Il doit faire encore beaucoup de progrès dans les domaines du vocabulaire et de la syntaxe. Entre chats sauvages, ils parlent à peu près comme ceci : « Que ce soit le peintre avec ses toiles ou le sculpteur, ils prônent énormément la perspective des scientifiques, et ce au niveau de l’art pictural comme sculptural. Ils mettent bel et bien en avant l’Antiquité (« pourquoi n’a-t-elle jamais droit à une majuscule, celle-là ? » ai-je reproché à Sylvain Sylvestre), et il y a un argument comme quoi l’art renaissant privilégie le réalisme sur le décor (que Sylvain Sylvestre orthographie obstinément « le décors », de même qu’il écrit volontiers « une cours » mais un « concour »), à savoir que l’artiste Donatello, sculpteur très célèbre a impulsé (ou « initié ») un renouveau culturel quand il nous retranscrit entre autres l’anatomie du David comme étant une référence qui au final va devenir récurrente en plus d’être emblématique. »
Ce sont là des aberrations que Sylvain Sylvestre, par ailleurs totalement rétif aux accents et traits d’union, corrigera sans trop de peine, j’en suis sûre. Je lui ai donné un tabouret dans la bibliothèque de mon humaine, et si pour le moment il s’intéresse moins à M. Robert sur son rayonnage qu’à Labouledegraissedesmésanges au-delà de la fenêtre close, c’est là le signe d’une inclination peccamineuse mais que je ne saurais lui reprocher tant j’y suis moi-même adonnée en ce bel avant-printemps. La seule chose que je ne saurais absolument pas tolérer, c’est qu’il proférât : « Dans un premier temps, nous nous demanderons à quoi sert cette vitre. »

lundi 4 février 2008

Le 4 février



C’est souvent lorsque je me trouve à la g. r. (pas la gare routière mais la garde-robe, sauf respect), que je prends connaissance des nouvelles du monde. Enfin, ce ne sont pas des nouvelles nouvelles, ou si l’on préfère « de nouvelles nouvelles », puisqu’un nouvel usage veut que l’on place maintenant le qualificatif adjectif avant le substantif, à l’exemple de nos anglais voisins. Les Anglais ont leurs raisons pour placer le qualificatif adjectif avant le substantif, nous non.
Donc ce ne sont pas des nouvelles nouvelles que je lis pendant que je m’occupe d’économie intérieure (ou d’intérieure économie) dans ma t. h. (toilet house). Ce sont d’anciennes nouvelles que j’aperçois dans mon cagibi, dans les journaux de la veille et de l’avant-veille, qui profitent d’un bref répit, condamnés qu’ils sont à « la benne de la rue du Baron Prosper Guerrier de Dumast » jusqu’à laquelle je ne me suis jamais aventurée, mais qu’Alphonse, mon très cher ami, visite de temps à autre et où il a trouvé récemment un harmonica en état de marche, à défaut de maquereaux au vin blanc.
Et que vois-je dans le journal local d’hier ? « Carla Bruni a déclaré lors d’une interview : ‘Je suis une amadoueuse ! Je suis une chatte !’ »
J’en ai tremblé de tous mes membres. Et moi ? Ai-je jamais déclaré à un journaliste : « Je suis une frotte-manche ! Je suis la première dame de France ! » ?
Du calme, ai-je aussitôt pensé. Premièrement, elle n’a pas dit : « Je suis une chienne ! » Deuxièmement ayons un peu d’imagination. Mettons les choses dans l’ordre. Supposons que la nouvelle Madame Sarkozy, dans sa t. h. en plastique doré, concentrée sur des problèmes d’intérieure économie, regarde autour d’elle. Ses yeux tombent, dans son cagibi, sur les journaux en attente dela benne de la rue des Saussaies. Elle enlève ses lunettes de soleil et elle lit : « Mlle Krazy a déclaré lors d’une interview : ‘Je suis une frotte-manche ! Je suis la première dame de France !’ »
Et alors ?
Alors rien.
J’espère que mon humaine ne va pas s’en formaliser, elle qui m’a fait une scène la semaine écoulée, raison pour laquelle je n’avais pas le cœur à écrire.
- Ton blog, c’est bien beau, a-t-elle ronchonné, mais les étudiants qui lisent ça, et il y en a quand même une poignée, n’en sont pas plus édifiés. Alors que je m’efforce à longueur de cours…
- … et de séminaires, l’ai-je interrompue en me moquant un tout petit peu.
- … de leur montrer que les œuvres de l’esprit nous font accéder à une vie plus haute, nous façonnent, nous nourrissent, etc., etc.,toi tu déraisonnes, tu tournes tout en ridicule.
- Et qui m’a appris à le faire ? ai-je répliqué. Quand je suis arrivée chez toi, m’asseyant un matin sans façon à la table du déjeuner petit, je n’avais que mon diplôme de d’agréée nourrice. C’est bien toi qui m’as fait lire coup sur coup Félibien et Molière, Marsile Ficin et La Fontaine, saint Jean de la Croix et Georges Colomb.
- L’abbé de Saint-Cyran en même temps que Hugo Pratt, vas-y, ne te gêne pas. Et puis arrête avec ces adjectifs, tu es agaçante, à la fin.
Nous étions parties pour une bonne controverse.
- J’en conviens, reprit-elle, tu as remué tes méninges avec une ardeur que l’on souhaiterait à plus d’un apprenant. Mais je veux dire qu’à présent tu as des lecteurs, tu ne peux plus te contenter de ton idiosyncrasie féline, tu as des responsabilités. Par exemple tu dois entretenir ton public de…
- De quoi ? Des beautés de l’art ? Pléonasme ! De la grandeur des civilisations ? Lieu commun ! De la créativité des créateurs ? Il y a pour cela des sites, des revues, des livres, le prêt-à-porter et la confiserie en une seule boutique. Et l’esprit critique, le doute, tu en fais quoi ?
Elle ne répondait rien. Mais comme si elle voulait décidément me tourmenter, elle demanda :
- Eh bien, ton « petit monde », tu ne le trouves pas un peu réduit ?
- Tu veux que je traverse la rue ? que je me fasse aplatir par une tôle à roulettes ? (Je sais l’apitoyer.)
- Non, certes.
- Que je fréquente sans toi les cafés ? (Je sais la surprendre.)
- Pas davantage.
- Que je parle de ce que je n’ai pas lu, que je raconte une exposition Clouet au Kamchatka, pour être bien sûre que personne ne l’aura vue ? (Je sais l’amadouer, lui frotter la manche.)
- Il y aura toujours quelqu’un qui l’aura vue, tu sais, celui qui n’a rien vu, mais qui par hasard aura vu l’exposition Clouet au Kamchatka.
Bref, nous étions d’accord, comme souvent. Pour me consoler, elle m’a emmenée dans le vaste monde, voir et entendre un opéra de 1629 racontant l’histoire du jeune homme qui a vécu sous une montée d’excalier (ou une descente, je ne sais plus), c’était magnifique. Tellement beau que je n’ai plus envie de poser les yeux sur le moindre journal.

lundi 28 janvier 2008

Le 27 janvier


Il y avait déjà les routes de campagne, les carnets de campagne, les plans de campagne, les tenues et les parties de campagne (« scampagnate » en italien), les maisons de campagne et bien sûr le pâté de campagne (« pasticcio » ?) Il y a maintenant les « blogs de campagne » et même les « weblogs de campagne ». Pas un candidat à la consultation électorale municipale du mois de mars qui n’ait son blog de campagne. Avec Alphonse, mon très cher ami, qui est en ce moment un peu las de l’art, parce qu’il n’a encore reçu aucune subvention pour LA BUANDERIE, nous avons voulu voir ce qu’il en est. Et je peux tout de suite annoncer : il n’y a là-dedans que du pasticcio, du pastiche.
Pour avoir le champ libre et l’ordi à nous, j’ai recommandé à mon humaine de profiter du beau temps et d’aller « marcher » (ces humains qui se croient au sommet de l’ordre de la nature sont capables de marcher sans aucun but pendant des heures). Elle nous a donc laissé la garde de la maison et elle s’en est allée pendant que nous lui faisions mezzo voce un petit duo miaulique sur l’air de « There is a happy land, far, far away… » Nous avons vu d’abord que « Site-de-campagne.com » propose à partir de deux cents euros « votre site électoral clés en main ». Ensuite, un peu au hasard, nous avons musardé de page en page. Alphonse n’a pas cessé de comparer ces blogs de campagne au mien, pour le dénigrer :
- Tu devrais mettre une photo de quand tu étais plus jeune ! Et tu dois sourire ! Et il faut commencer par ta bio ! Et pourquoi ne pas mettre la vidéo où l’on te voit partager ta pâtée avec Lazare le jour de sa Toison d’or et qu’il dit, la bouche pleine : « Ma chère Krazy, j’adhère à votre projet » ? Et ça manque de couleur, de mouvement ! On devrait voir des vélocipédistes, la campagne à la ville, la ville à la campagne, des trolleybus, des chats ailés, alliés, ralliés : « Chers amis bloggers », « La plus belle des aventures », « La vie, la ville », « Participez au projet », « Écrivez-nous ». Les gens, tu dois les faire rêver !
- Je croyais que tu aurais montré un peu plus de mordant. Tu me déçois beaucoup. Tu ne comprends pas à quel point cette propagande est pesée au milligramme près, emballée sous plastique et congelée ? C’est pitoyable.
- Pas du tout, lis les commentaires ! Regarde comme les gens réagissent bien.
- Tu deviens fou ? Ils répètent comme des perroquets les bêtises que leur serinent divers médias. Et ces biographies édifiantes avec leurs passages rappelant que les éligibles sont comme tout le monde, qu’ils ont des enfants et parfois des même des parents (mais moins souvent), qu’ils rient quand on les chatouille, qu’ils voient avec plaisir deux douzaines d’humains se disputer une balle, qu’ils déjeunent dominicalement en famille avant une petite promenade digestive. Tiens, tout ça me dégoûte. Il n’y en a pas un seul qui par exemple, se vanterait de posséder un théâtre privé, une collection d’estampes, de peintures anciennes ou de livres rares fabuleuse, une maison d’édition ouverte seulement à la poésie et aux récits de voyage ; qui se flatterait d’avoir restauré un château magnifique, publié une correspondance diplomatique en 44 volumes, de connaître neuf langues, d’avoir passé deux ans de sa vie à photographier les steppes de l’Asie centrale (ce qu’il en reste) ; d’avoir réalisé ou produit des films sur des plantes, sur des cailloux, des coutumes bizarres ; d’écrire une fresque dans le genre des Rougon-Macquart, de jouer « vraiment » d’un instrument, de monter sur les planches pour de bon ; de faire des choses pour le plaisir. As-tu les lettres d’amour de M. Clémenceau, d’abord ?
Je vis bien que ces arguments commençaient à perturber Alphonse. Mais je n’allai pas plus loin : s’il lit ces lettres, il est capable de les recopier et de les envoyer à cette Jane-Odette. L’ombre de la jalousie n’eut pas le temps de s’étendre dans mon esprit, heureusement. Mon humaine rentrait…